Sihanoukville, la guerre des mondes


Les guides faisaient référence à une authentique station balnéaire, un havre de paix pour les « backpackers », mais nous sommes arrivés dans un no man’s land, une ville polluée, occupée par les grues et les marteaux-piqueurs et sans aucune route bétonnée. Sihanoukville, c’est l’exemple d’une petite ville cambodgienne devenue otage de la mégalomanie. 

Il y a trois ans, Sihanoukville était encore une jolie province du sud cambodgien. Érigée par les français dans les années 1950, la ville représente l’un des ports les plus importants du pays et profite d’une localisation avantageuse sur le Golf de Thaïlande, faisant face à un tas de petites îles. A quelques endroits, nous sentons encore le climat agréable qui a dû régner sur les plages, entre les palmiers, l’eau turquoise, et les échoppes qui ornaient les lieux. Le ciel est parfaitement bleu, la mer est presque trop chaude, le cadre aurait pu être idyllique.

Cependant, depuis 2017 les investisseurs chinois ont pris en otage la ville, exprimant le souhait d’attirer plus de touristes et d’intégrer Sihanoukville dans leur projet de « nouvelle route de la soie ». En termes de chiffres, l’Empire du Milieu a racheté 70% de la ville (commerces, hôtels, habitations, etc.) et même remplacé la population locale. En 2019, la ville comptait une population de 80 000 chinois, soit 90% de sa population globale. Les seuls khmers encore sur place travaillent sur les chantiers ou profitent de leurs congés à quelques heures de la capitale. Pour affirmer leur monopole, les investisseurs chinois ont acheté tous les biens et terrains à un prix trois fois supérieur à leur valeur initiale, ce qui empêche toute autre concurrence. D’ailleurs, les voisins thaïlandais et vietnamiens ne sont même pas autorisés à construire sur ce territoire. 

Les très nombreux travailleurs que nous apercevons sur les chantiers sont payés 50% de plus que sur d’autres projets de construction dans le pays, mais à des conditions presque inhumaines. Certains ont accepté de travailler sur ces chantiers pour rembourser leur dette et ont quitté leur famille, pour se retrouver à vivre dans des camps de fortune au sein même des bâtiments en construction. Nous les voyons travailler tôt le matin, et tard le soir, dans la nuit noire. Inutile de préciser que la notion de week-end n’est pas synonyme de repos pour eux puisque les immeubles continuaient de s’ériger ce dimanche 16 février. 

Aujourd’hui, le paysage de cette ville est presque indescriptible : tout est en cours de construction, certains chantiers semblent même être abandonnés et laissés en l’état, les « routes » sont poussiéreuses et jonchées de nids de poule immenses, nous trouvons même des camions et du matériel de chantier sur les plages. En plus de cela, la ville est une vaste déchetterie, des montagnes de détritus sont alignées aux bords des routes et servent de terrains de jeu aux rats à la tombée de la nuit. Au milieu de toute cette hécatombe, nous trouvons de gigantesques casinos et hôtels clinquants, clin d’œil à un Las Vegas version fatigué, et une signalétique en Mandarin qui a remplacé le Khmer et l’Anglais. 

Cerise sur les gâteaux, nous utilisions une application de service de tuk-tuks dans le style Uber pour nos déplacements, mais ici même les prix censés être fixes sont à négocier difficilement. Nous nous sentons franchement mal à l’aise dans cette ville que nous sommes ravis de quitter ! Seules lumières à notre séjour, nous avons passé les deux soirées dans des restaurants très agréables (page adresses), coupé de l’apocalypse extérieure. A présent, nous nous rendons à Kampot pour de nouvelles aventures… A très vite !

N&J


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